jeudi 16 décembre 2010

L'Homme est un loup pour l'Homme...

Blessés de Percival Everett.

Editions poche Babel, novembre 2008, 270 pages.

Résumé: Voilà des années que John Hunt, qui a maintenant atteint la quarantaine, a choisi de se détourner de la société des hommes en allant vivre dans un ranch où, aux côtés d'un oncle vieillissant, il élève des chevaux. Mais le fragile éden de ces deux hommes noirs dans le grand Ouest américain vient à se fissurer : un jeune homosexuel est retrouvé dans le désert battu à mort, un fermier indien découvre deux de ses bêtes sauvagement assassinées, et l'inscription « Nègre rouge » en lettres de sang dans la neige... C'est dans ce contexte menaçant que John s'interroge sur ses choix de vie depuis la mort tragique de sa femme, sur les silences coupables qui couvrent les agissements d'un inquiétant groupe néonazi, sur la fin imminente de l'oncle Gus, sur l'amour, enfin, qu'une jeune femme vient réveiller en lui...
Mon avis: Poignant. Percutant. Déstabilisant. Ces termes définissent ce qui m’a ébranlé au plus profond de moi lors de la lecture des derniers mots du texte. La dernière page se ferme, et un indéfinissable malaise nous étreint, une émotion forte vient nous ébranler de part en part, comme une puissance délivrée dans l’élan narratif du roman et qui explose dans un dénouement des plus tragiques. Rarement des romans auront autant soulevé un tel sentiment d’horreur, d’incompréhension et d’impuissance pour le lecteur. On est ici en présence d’un roman sur le drame de la vie dans ce qu’elle a de plus fragile, de plus éphémère et de plus terrible. L’émotion est à son comble, elle est viscérale.

Le roman se bâtit sur une intrigue croissante qui évolue dans un sens tragique, on sent poindre à chaque page le drame imminent. Les ombres de la mort hantent l’écriture de Percival Everett et rôdent inexorablement autour du ranch de John Hunt. Les menaces font signe tout le long du roman: le coyote brûlé vif, un meurtre à caractère homophobe, l’altercation entre les deux rednecks et Robert et David, du bétail massacré, du sang dans la neige… Cet ensemble prépare peu à peu le coup de théâtre final où va se jouer toute la symbolique du roman. Il est tout de même important de souligner que Blessés traite avant tout de la haine sexuelle, ici l’homophobie, plutôt que de la haine raciale. Cependant, des allusions sur le racisme sont soigneusement intercalées dans le roman et permettent de tisser une toile de fond rurale peu réjouissante comme le décrit le narrateur à Robert qui l’interroge sur les ennuis qu’il a pu rencontrés concernant sa couleur de peau dans ces régions reculées: « Evidemment petit, on est en Amérique. Il y en a, des fanatiques. (…) Par ici c’est plein d’imbéciles sans la moindre ouverture d’esprit » (p.72). Cette Amérique personnifiée par l’intolérance et la violence des haines en tous genres est reprise dans ces méditations du narrateur aux pages 47 à 48: « (…) je lus les articles concernant le meurtre de l’homosexuel. Tous [les journaux] donnaient à peu près la même version (…) la mise en cause implicite , pour ne pas dire la dénonciation ouverte, de l’intolérance maladive qui sévissait en milieu rural et dans l’Ouest en général. Je ne pus qu’approuver: cette maladie s’appelait l’Amérique. » (p.47-48)

Le roman est l’écho tragique de toutes ces haines qui s’entremêlent, et ne laisse apparaître qu’une unique issue fatale, comme un voile de pessimisme, voire de fatalisme, quant à l’existence de ce fléau qu’est l’intolérance et qui vient gangrener l’Amérique. Cette dénonciation sans détour de Percival Everett est d’autant plus forte qu’elle est sous-entendue par une écriture en apparence simple et dirigée vers l’essentiel, vers l’intérêt dramatique du récit. Mais au-delà, derrière les lignes se dégage les forces de l’implicite qui viennent donner une dimension universelle au récit. Le roman s’apparente alors à un cri déchirant, hurlement de révolte impuissant qui se perd dans le néant de la nature humaine, « l’Homme est un loup pour l’Homme » (Hobbes).

Par certains aspects, Blessés m’a évoqué cette littérature américaine des grands espaces où la nature, dans tout ce qu’elle a de plus grandiose et infinie, vient appuyer la croyance en la paix que l’homme retrouve loin de ses semblables, mais qui, parfois, se révèle autrement plus cruelle et souligne au contraire la grande vulnérabilité de l’être humain. Ainsi le roman Julius Winsome de l’américain Gerard Donovan raconte l’histoire d’un homme vivant en ermite au cœur d’une forêt ayant pour seule compagnie son chien, répondant au nom ô combien symbolique de... Hobbes! Ce dernier sera tué par des chasseurs et son maître blessé, effondré dans la perte, va tenter de venger son fidèle compagnon. La folie humaine dans tout ce qu’elle a de plus triste et désespérée est ici évoquée. Mais la comparaison s’arrête là, car Gerard Donovan n’est pas un auteur noir, et son roman ne traite pas des haines raciales ou sexuelles.

Blessés est pour moi une réussite magistrale qui parvient à hisser notre sentiment d’horreur à un niveau rarement atteint et qui vient bouleverser notre vision de la société qui est révélée ici sous son jour le plus sinistre. Ainsi, on peut considérer cette grotte qui fait l’objet de quelques passages du roman, et notamment de ses premières lignes, comme le symbole d’un abri contre la violence extérieure, contre les déchaînements mortifères du dehors, mais cet abri n’est que bien peu de protection face à l’inéluctable.

Un roman émouvant, qui donne un coup de poing à notre conscience. COUP DE COEUR!

samedi 20 novembre 2010

D'un retour aux sources...

Bien le bonjour, chers (chères) ami(e)s,

Je m'excuse de ce mois durant lequel je n'ai rien posté, faute de temps et d'envie. En effet, l'université a concentré toute mon attention, au point que j'en ai oublié certaines sources de plaisir, comme celle d'entretenir ce blog littéraire qui me tient à coeur.

Les devoirs et autres priorités s'étant considérablement calmés, je reviens parmi vous et publierai dès la semaine prochaine un nouveau billet sur une lecture qui m'a particulièrement ému: Blessés de Percival Everett. En effet, même si je n'ai pas eu le temps de venir ici ces quatre ou cinq dernières semaines, j'ai poursuivi durant cette période mes lectures et j'ai quatre billets à rédiger!

On repart sur la route!

lundi 4 octobre 2010

D'une descente aux Enfers...

La porte des enfers de Laurent Gaudé.


Editions Actes Sud, 08/2008, 270 pages.

Résumé: « Au lendemain d'une fusillade à Naples, Matteo voit s'effondrer toute raison d'être. Son petit garçon est mort. Sa femme, Giuliana, disparaît. Lui-même s'enfonce dans la solitude et, nuit après nuit, à bord de son taxi vide, parcourt sans raison les rues de la ville. Mais, un soir, il laisse monter en voiture une cliente étrange qui, pour paiement de sa course, lui offre à boire dans un minuscule café. Matteo y fera la connaissance du patron, Garibaldo, de l'impénitent curé don Mazerotti, et surtout du professeur Provolone, personnage haut en couleur, aussi érudit que sulfureux, qui tient d'étranges discours sur la réalité des Enfers. Et qui prétend qu'on peut y descendre... Ceux qui meurent emmènent dans l'Au-Delà un peu de notre vie, et nous désespérons de la recouvrer, tant pour eux-mêmes que pour apaiser notre douleur. »

Mon avis: j’ai enfin eu l’occasion de lire ce roman. Depuis le temps que je le dévorais du regard en librairie, une amie attentionnée me l’a gracieusement prêté, et je l’en remercie mille fois. Ce roman est un coup de cœur.

Sous un titre accrocheur, une première de couverture absolument magnifique, un résumé qui interpelle chacun de nous, ce roman présente une lecture fascinante sur le thème du décès d’un être cher. En effet, Matteo et sa femme Giuliana vont perdre leur fils unique lors d’une fusillade dans une rue de Naples et vont tenter de surmonter un deuil d’une tristesse incommensurable. La mère ne s’en remettra pas et demandera alors à son époux, accablé par une culpabilité fiévreuse, de lui ramener son fils de l’Au-Delà, une promesse qu’il désespère de pouvoir accomplir, jusqu’au jour où il fait la connaissance d’une certaine Grace et de sa bande d’acolytes…parmi lesquels, le professeur Provolone, savant de la Mort et personnage troublant, qui va alors révéler à Matteo le fruit de ses recherches, à savoir l’existence de portes d’entrée pour les Enfers. Matteo est prêt à tout pour reprendre son fils des griffes de la Mort.

Ce roman est percutant. Il possède une force d’émotion grandiose qui vous parle avec justesse et finesse d’un évènement qui nous a tous malheureusement ébranlé un jour: le décès, la perte d’une personne aimée. Laurent Gaudé trouve les mots adéquats pour nous faire ressentir toute la palette d’émotions qui nous habitent dans ces moments-là comme l’impuissance que l’on éprouve face à la Mort, l’injustice d’une telle fin ou encore l’envie de serrer une nouvelle fois dans ses bras l’être envolé. Marqué par le sceau du désespoir, ce roman, malgré ses moments de tristesse infinie, parvient à donner une note d’optimisme et à donner un visage plus doux à la Mort dans ses dernières lignes. Cette dernière est irrévocable, et il convient de vivre avec le souvenir de nos êtres disparus, de faire le deuil afin de penser à eux d’une manière plus noble pour qu’ils puissent poursuivre leur voyage dans l’Au-Delà sans se lamenter. Le souvenir est le meilleur des baumes pour la paix d’une âme.

La déchirure éternelle entre un fils et son père, la tentative d’oubli de la mère pour calmer son chagrin, les pérégrinations nocturnes d’un père en proie à la douleur, les malheurs de la vie qui s’enchaînent de manière invariable… mais la vie qui parvient toujours à reprendre le dessus, l’espoir d’une nouvelle lumière qui nous permettra de nous relever.

Ce roman est beau. Ce roman est essentiel. Il apporte une réflexion troublante et fascinante sur la Mort. Une force d’émotion magnifique. Une histoire qu’on oublie pas, parce qu’elle appartient à chacun de nous.

Coup de cœur!

mercredi 29 septembre 2010

Les horreurs d'une guerre...

L’insomnie des étoiles de Marc Dugain


Editions Gallimard, 09/2010, 225 pages.

Résumé: « Automne 1945, alors que les Alliés se sont entendus pour occuper Berlin et le reste de l'Allemagne, une compagnie de militaires français emmenée par le capitaine Louyre investit le sud du pays. En approchant de la ville où ils doivent prendre leurs quartiers, une ferme isolée attire leur attention. Les soldats y font une double découverte : une adolescente hirsute qui vit là seule, comme une sauvage, et le corps calciné d'un homme. Incapable de fournir une explication sur les raisons de son abandon et la présence de ce cadavre, la jeune fille est mise aux arrêts. Contre l'avis de sa hiérarchie, le capitaine Louyre va s'acharner à connaître la vérité sur cette affaire, mineure au regard des désastres de la guerre, car il pressent qu'elle lui révélera un secret autrement plus capital. »

Mon avis: la rentrée littéraire est riche en titres alléchants et j’ai jeté mon dévolu sur le nouveau roman d’un auteur français que je n’avais guère abordé auparavant, Marc Dugain. Et ce fut une très belle découverte.

En effet, Marc Dugain fait partie de ces auteurs qui nous enchantent par la justesse et la poésie de leur écriture. D’une limpidité formidable, les mots s’emboîtent à merveille et offrent un champ littéraire revigorant. Emporté par les mots, je n’ai su m’arrêter (sinon à d’infimes reprises) avant que la dernière ligne se présente à mes yeux. Si l’intrigue parait plutôt simple, sinon banale, la force d’écriture et l’émotion parviennent à hisser ce roman à de hauts niveaux de réflexion. L’histoire? Un coffre avec des os humains retrouvé à proximité d’une jeune femme crasseuse au beau milieu d’une ferme perdue dans la campagne allemande, un capitaine français faisant partie des forces d’occupation est affecté à ce territoire et se voit mener l’enquête afin de dénicher la vérité sur ce meurtre… Des vérités autrement plus sinistres vont alors refaire surface. Au-delà de l’atrocité du génocide juif, Marc Dugain fait entrer dans son récit et dans nos mémoires les coulisses du chaos, les sentiers sinueux et parallèles de l’horreur nazie, les affaires sinistres qui se déroulaient dans le secret, des choses que les livres d’histoire semblent avoir oublié et que tout le monde s’emploie à taire au sein de ce roman.

Ce roman n’est donc pas qu’une simple enquête (cela n’est qu’une couverture romanesque) mais bel et bien une réflexion sur les horreurs qui poussent l’humanité à se retrancher dans les rangs maudits de la dictature et à soudainement taire les pires atrocités. La mémoire est un travail difficile mais nécessaire, ce roman y participe. La douleur, le désarroi, la peur s’échappent des pages pour nous atteindre et nous montrer une vérité en face (parmi tant d’autres).

J’ai apprécié le personnage du capitaine Louyre aux techniques d’investigation peu orthodoxes dans une Allemagne en proie à la défaite et à une peur grandissante de voir son ancienne gloire s’effondrer à tout jamais. Il est sans pitié et parviendra à trouver la vérité par la force et la persuasion, sans jamais laisser apparaître son abattement face à de telles horreurs, même si on sent poindre une colère sourde derrière son impassible visage.

Un excellent roman de mémoire sous les traits d’une enquête. Une écriture magnifique. Une émotion particulière. Un auteur de talent.

jeudi 16 septembre 2010

"C'est ici que vit le diable"

Suite(s) impériale(s) de Bret Easton Ellis.



Editions Robert Laffont Pavillons, 09/2010, 230 pages.

Résumé : « Au milieu d'une nuit de cauchemar, deux mots apparaissent sur le miroir d'une salle de bains : «Disparaître ici.» Vingt-cinq ans plus tôt, ces mêmes mots se déployaient sur un panneau publicitaire de Sunset Boulevard. Un matin, des étudiants découvrent près d'une poubelle ce qu'ils imaginent être un drapeau américain trempé de sang. C'est en fait un cadavre. À la fin d'un week-end de drogues et d'orgies à Palm Springs, une fille contemple une montagne au-delà de la plaine désertique et murmure : «C'est le lieu du passage.» Elle ajoute en pointant le doigt : «C'est ici que vit le diable.» C'est dans un Los Angeles évanescent, peuplé de fantômes et d'hallucinations, que Clay, le protagoniste de Moins que zéro, revient passer les vacances de Noël. Un quart de siècle s'est écoule et la chirurgie esthétique a rendu la plupart de ses anciens amis méconnaissables. Le cinéma, qui l'emploie comme scénariste, paraît une copie de plus en plus délavée de la réalité et la réalité elle-même, un mauvais film dans lequel chaque personne rencontrée compte sur lui pour obtenir un rôle. Clay pense qu'une fille, une seule, Rain Turner, a peut-être ses chances. »

Mon avis : c’était avec une impatience non dissimulée que j’attendais ce nouveau roman de l’auteur américain le plus acide de sa génération, après cinq années de silence, suite au déjanté Lunar Park . Mon attente était nourrie essentiellement par cette retrouvaille avec Clay, adolescent antipathique et paumé dans Moins que zéro qui apparait près de 25 ans plus tard dans la métropole qui l’a vu grandir dans un luxe clinquant mais vide de tout sens, en un mot, illusoire. Dans Suite(s) impériale(s) il revient sur les lieux de sa perdition, dans la cité des Anges (quelle ironie !), là où rien n’a changé, sinon les visages de ses anciens amis (le Botox a fait des dégâts !). En effet, tout est resté figé dans la corruption, les amitiés factices et avantageuses, les porte-monnaie gangrénés par des histoires de commerces glauques, des jeunes gens paumés en quête de célébrité qui sont déjà condamnés à errer tels des fantômes dans les rues d’une ville gigantesque et monstrueuse qui ne demande qu’à les engloutir.

Cette suite fait honneur à l’esprit de l’excellent Moins que zéro qui est devenu, à l’image de L’Attrape-coeurs de Salinger, le roman d’une jeunesse désenchantée et vouée au Vide de l’existence. Bret Easton Ellis a intégré dans cette suite des ingrédients du polar et du roman noir qui lui permettent de hisser son récit à un degrès supérieur de noirceur. Toujours entiché de son imperturbable analyse d’une société aisée vouée à une existence vide de sens et à une corruption toujours plus sordide, l’auteur exorcise ses propres peurs et angoisses, donnant ainsi à Clay toute l’étoffe d’un anti-héros moderne qui ne fait que répondre à une société morne et délibérement cruelle. L’industrie du cinéma en est ici le parfait exemple. Milieu déjà artificiel où les apparences comptent en priorité, l’envers du décor apparait d’une manière encore plus sinistre. On assiste, impuissant et en position de voyeur, à la déchéance des personnages et notamment de Clay, en proie à une paranoia grandissante (impossible de ne pas penser à Patrick Bateman de American Psycho) et qui va se retrouver piéger dans une machination perverse. Tout est bon pour servir ses intérêts, surtout dans l’industrie implacable de Hollywood. Des meurtres viennent alors s’ajouter à l’intrigue, signant en lettres de sang le destin des protagonistes.

Il est difficile de ne pas être mal à l’aise face à l’écriture détachée et proprement démunie d’émotion de Bret Easton Ellis qui nous donne à voir des vies sales et répugnantes sans jamais annoncer aucun état d’âme. Là est tout sa force. Les sentiments n’ont pas de place, tout n’est qu’égoïsme et narcissisme. La dernière phrase du livre est percutante : « Je n’ai jamais aimé personne et j’ai peur des gens ». Elle résume à elle-seule l’esprit du roman et de son premier opus, Moins que zéro. En parlant de l’écriture, l’auteur s’est amélioré dans son style, toujours incisif et brouillon, vague et désarmant, qui est sa marque de fabrique, mais aussi et surtout plus travaillé et poétique. Ainsi son récit est plus fluide et son intrigue fait monter une tension toujours plus étouffante. Un bon remake de roman noir.

Cependant, cette suite était-elle vraiment nécessaire ? Je ne pense pas. J’attends Bret Easton Ellis ailleurs. Il aurait du laisser ses protagonistes emprisonnés dans son tout premier livre, qui a d’ailleurs fait sa renommée et son succès mondial. Le fait de les retrouver à l’âge adulte a quelque chose d’excitant au début, mais on se rend bien vite compte que l’histoire est la même. On prend les mêmes et on recommence, comme on dit. D’où cette intrigue de polar sombre et violent, afin de camoufler une redondance ? Toujours est-il que j’ai pris grand plaisir à lire ce nouveau roman de Mr Easton Ellis, et j’attends déjà son prochain livre avec impatience (je sens que ça va être long...) et surtout : je l’attends ailleurs car pour Clay, il est temps de « Disparaitre ici ».

vendredi 10 septembre 2010

La malédiction de Dorian Gray...

Le portrait de Dorian Gray de Oscar Wilde et son adaptation cinématographique de 2009, Dorian Gray de Oliver Parker.

LE LIVRE.


Editions Folio Classique, 04/1997, 330 pages.

Résumé: Dorian Gray, jeune homme de la haute société, héritier d’une fortune colossale, est le modèle favori d’un célèbre artiste peintre, Basil Hallward qui l’idolâtre et l’aime profondément. Ce dernier va créer un magnifique portrait de son protégé. Dorian Gray prend alors conscience que la jeunesse n’est pas éternelle. Le tableau restera éternellement beau et lisse alors qu’il vieillira de jour en jour. Il énonce alors un vœux: le portrait vieillira à sa place, tandis que le jeune homme restera éternellement jeune et beau. L’influence de lord Henry, charismatique philosophe qui est un fervent prédicateur de l’hédonisme, va mener le jeune Dorian Gray à connaître une vie influencée par ses plaisirs et ses pulsions. Jusqu’au jour où ses pêchés déforment son portrait et le gangrènent…

Mon avis: je m’étais promis de le lire depuis longtemps, s’agissant d’un classique fort apprécié du public, et je n’ai pas hésité une seconde à m’y plonger et je dois admettre que j’aurais du le faire bien plus tôt. Ce livre est un chef d’œuvre.

Comment ne pas résister à cette ambiance gothique qui se dégagent des pages, à l’atmosphère subtilement fantastique, aux intonations enivrantes de Lord Henry, à la passion dérangeante et dévorante qui s’éprend de Dorian Gray? Ce roman est une éloge à la vie dans tout ce qu’elle a de plus terrible. Succomber à ses tentations, c’est tomber dans les ténèbres. Dorian Gray bascule sans crier gare du côté de la lumière vers les ombres empoisonnées du pêché. Lord Henry, sorte de gourou charismatique de l’hédonisme, qui prétend que la vie ne peut être pleinement vécue que lorsqu’on est jeune et beau, va entraîner le chaste Dorian Gray vers les noires demeures de la corruption morale. La flamme de la passion et de l’ivresse brûle en lui et le décime peu à peu. Son portrait va alors se dégrader à une vitesse effrayante. Ce qui, au début, amuse le jeune homme, va très vite tourner à la psychose et à la déchéance. Jusqu’à cette superbe scène finale où la malédiction prend fin.

Dorian Gray est un personnage fascinant. C’est la transformation qui s’opère en lui qui est saisissante. Enfantin, pur et brillant, gentil et doté de magnifiques sentiments au départ, il va peu à peu décliner dans la cruauté, le mépris, la lâcheté et l’hypocrisie. La métamorphose est palpable et nous assistons, impuissants mais pleins d’une étrange fascination, à cette descente aux Enfers, à l’image de cette famille d’auteurs (majoritairement français) de la fin du 19ème surnommés « les décadents » dont fait partie l’irlandais Oscar Wilde.

En parlant du décadentisme, on pourrait s’attendre à voir dans ce roman un étalage des pêchés propres à choquer le lecteur. Il n’en est rien. Il est d’ailleurs étonnant de constater que tout est suggéré. Aucune description scabreuse ne vient ébranler le récit. La période où Dorian Gray s’adonne aux plaisirs les plus infâmes et sombre dans la déchéance morale est survolée par l’auteur et ne fait qu’agiter notre imagination, sans pour autant détailler le propos. Ce choix est d’autant plus terrible (et rusé) qu’il nous donne à imaginer des scènes terrifiantes et hautement sordides. Cet épisode (crucial) de la vie de Dorian Gray est subtilement passé sous silence et est raconté et dévoilé par les voix d’autres personnages, notamment par les gens de la Haute. Les ragots sont bels et bien fondés. Dès lors, Dorian Gray devient un émissaire du Diable aux yeux de tous, tout ce qu‘il touche sombre dans le néant, en même temps qu’il continue à exercer une attirance hypnotique.

Une autre dimension se dégage de ce roman, celle de la relation de l’Art avec l’artiste et son modèle. L’Art possède t-il une âme qui lui est propre? Se peut-il que la Vie se mêle à l’Art? Ou l’Art à la Vie? Autant de questions fascinantes qui ne manqueront pas de vous ébranler l’esprit.

Ce livre est un chef d’œuvre gothique que je relirai très certainement car sa lecture fut un vrai moment de plaisir et de révélation: Oscar Wilde est un génie. Ne passez pas à côté d’un tel roman, au risque de le regretter.

CHEF D’ŒUVRE!

LE FILM.



De Oliver Parker, 2009, avec Ben Barnes, Colin Firth et Ben Chaplin.

Mon avis: Un peu déçu. En effet, l’intrigue concoctée par Oscar Wilde est ici très largement remaniée, ce qui gâche considérablement certains points du livre. Cela va du détail insignifiant à l’action la plus déterminante. C’est dommage que le réalisateur ne soit pas resté fidèle au roman. Tout d’abord, le Dorian Gray interprété par Ben Barnes est trop placide et calme, on ne ressent pas la passion qui le parcourt ainsi que le frisson du pêché. Il est plutôt linéaire dans son jeu, ce qui ne donne pas accès à la profondeur psychologique du personnage du roman. Ici, Ben Barnes se contente de sourire plus ou moins et d’essayer de donner une consistance à son personnage. On ne perçoit pas de manière brutale et irrémédiable le changement moral de Dorian Gray. Le film laisse donc un protagoniste plutôt fade et gentillet, quoique bien cruel par moment, mais cela n’est guère effrayant. Si Dorian Gray n’est pas très égal à son original, Lord Henry est parfait. Joué par Colin Firth, on ne peut concevoir un meilleur philosophe hédoniste à l’écran. Son jeu est juste et colle parfaitement à l’idée que je me suis faite du lord Henry du roman. Nonchalant, provocateur, charismatique et envoûtant. Basil Hallward est également bien ressenti par son interprète, Ben Chaplin.

Là où le livre se tait, le film le montre. En effet, la réussite de ce film réside dans sa mise en scène et ses moments esthétiques. De très belles séquences de bals masqués lubriques ou encore de bars à opium exotiques. Les frasques de Dorian Gray sont illustrées dans le film et correspondent aux images qui m’ont traversé lors de la lecture du roman. Sado-masochisme, tortures, mélangisme, prostitution… Cet aspect du film est réussi et mérite toute mon attention car le roman n’en fait que mention sans en approfondir les faits. Ces séquences sont travaillées au niveau du décor et de l’atmosphère qui s’en dégage. On retrouve notamment une facette très sordide du Londres du 19ème, avec ses ruelles embrumées et couvertes de misère, ses lupanars malsains et sa criminalité exacerbée. A l’opposée, on s’extasie devant la splendeur des salons aristocratiques et l’élégance de la maison de Dorian Gray. Cet exotisme d’une époque révolue est délicieux à regarder.

En somme, c’est un film divertissant mais qui est décevant à cause du trop grand remaniement de l’intrigue (de ses ajouts et de ses retraits). Le roman est bien meilleur, d’ailleurs on ne devrait guère faire la comparaison!

vendredi 3 septembre 2010

Les brumes de Riverton...

Les brumes de Riverton de Kate Morton.
Editions Pocket, 10/09, 695 pages.

Résumé: « Au cours de l'été 1924, dans la propriété de Riverton, l'étoile montante de la poésie anglaise, lord Robert Hunter, se donne la mort au bord d'un lac, lors d'une soirée de la haute société. Dès lors, les soeurs Emmeline et Hannah Hartford, seuls témoins de ce drame, ne se sont plus adressé la parole. Selon la rumeur, l'une était sa fiancée et l'autre son amante... En 1999, une jeune réalisatrice décide de faire un film autour de ce scandale des années vingt et s'adresse au dernier témoin vivant, Grace Bradley, employée à l'époque comme domestique au château. Grace s'est toujours efforcée d'oublier cette nuit-là et le poids des souvenirs. Mais les fantômes du passé ne demandent qu'à se réveiller... »

Mon avis: Je ferme avec nostalgie ce roman de l’Australienne Kate Morton, que je n’ai jamais lu auparavant… un sentiment de perte, et pour cause! A travers les quelques 695 pages de cet hommage à la littérature gothique et victorienne, tout une vie s’est déroulée et s’est éteinte en même temps que le fracas des dernières bombes de la seconde guerre mondiale. Cette vie, c’est celle d’une famille aristocratique anglaise, vieille de plusieurs siècles, qui habite depuis des générations dans un vaste manoir dans les landes d’Angleterre, loin du fourmillement de la capitale, à Riverton. Ce nom sonne comme une promesse de voyage dans le temps, de balade dans une époque dorée. Qui ne va pas tarder à sombrer…

Nous sommes au début du XXème siècle, lorsque Grace Bradley, jeune fille de 14 ans est engagée comme domestique au château de Lord et lady Ashbury, une des plus prestigieuses familles du royaume. Aux côtés du majordome Mr Hamilton, de la cuisinière Mrs Townsend, de la jeune et sévère Nancy et de l’idiote Katie, Grace Bradley va apprendre un métier difficile et exigeant: servir sans faux pas une grande dynastie familiale. La demeure est immense et arbore des allures délicieusement gothiques: des greniers immenses, un mobilier richissime, une roseraie resplendissante, deux fontaines de marbre (une d’Eros et Psyché et une autre de la chute d’Icare), un lac brumeux au fond de la propriété… où se jouera dans quelques années un drame sanglant, celui du poète Robert Hunter.
Au fil de ses tâches ménagères, Grace va s’insinuer dans la vie de ses maîtres. Elle va notamment tomber en amitié avec la petite fille de Lord Ashbury, Hannah Hartford qui va très vite la prendre comme confidente et lui confier des secrets. Sa sœur, Emmeline Hartford est une antithèse de sa sœur, coquette, arrogante et ne pensant qu’à jouer, elle se jure de mener une vie hautement mondaine. Hannah, quant à elle, rêve de grands voyages et d’indépendance. A ses 18 ans, elle décide de se marier avec Teddy Luxton, fils d’un riche banquier américain et part vivre à Londres, sans l’autorisation de son père. Grace devient alors sa gouvernante attitrée.

Ce roman, c’est avant tout le récit de la vie de Grace Bradley, qui va passer de simple domestique à femme de chambre dans une société aristocratique en déclin. En effet, derrière les lignes se profilent l’ombre des deux guerres qui vont décimer les familles et lancer sur leur monde une vague de tristesse et de désespoir sans précédent. La chute est irrémédiable et chaque personnage y plonge à sa manière. J’ai eu beaucoup d’affection pour Grace qui va être confrontée à une vie turbulente mais qui va tout de même parvenir à se hisser au-delà du malheur. Contrairement à Hannah, elle, qui incarne cette jeunesse qui veut prendre le large et lâcher la bribe des conventions sociales et de l’étiquette, elle veut son indépendance, au mépris de la mauvaise réputation que cela entraînera sur la famille. Elle est tiraillée entre son envie de tout quitter et son désir de ne pas faire de mal à ses proches, son destin est émouvant et sombre dans la tragédie. Elle fait penser à ses héroïnes victoriennes qui essayent d’échapper à la lourdeur de leur condition sociale afin de mener une existence fantasmée et finalement plus simple, mais qui sont vite rattrapées par la réalité.

L’écriture de Kate Morton est saisissante, elle parvient à peindre un tableau de la société aristocratique anglaise avec un talent naturel et spontané, qui lui vaut une plume volubile et poétique. Des scènes d’ambiance particulièrement belles et marquantes parcourent le récit, pour notre plus grand bonheur. Notre imaginaire est largement sollicité et ce roman nous porte dans un voyage au-delà du temps, dans la noirceur des souvenirs, dans la vie dans tout ce qu’elle a de belle et de terrible. Kate Morton est une ensorceleuse, une magicienne.

Un brillant hommage à la littérature victorienne et au genre du "romanesque noir" qui ne vous laissera pas indifférent. Je vais me procurer sans tarder son second roman intitulé Le jardin des secrets, cette auteur figure d’ors et déjà dans mes favoris!

COUP DE CŒUR!